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Le contre-pouvoir en berne


Le contre-pouvoir en berne

Michel Ongoundou Loundah président du parti REAGIR et ancien sénateur de la Transition Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Le discours prononcé par le président de l’Assemblée nationale, Michel Régis Onanga Ndiaye, à l’occasion de la clôture de la première session ordinaire de l’institution, le 30 juin dernier, continue de susciter des réactions. Parmi elles, celle de l’ancien Sénateur Michel Ongoundou Loundah, qui livre son analyse dans une tribune libre.

Une phrase résume à elle seule toute l’ambiguïté du discours de clôture de la première session ordinaire de l’Assemblée nationale : « La collaboration n’est pas synonyme de renoncement. »

Le problème est que durant tout le reste de son intervention, Michel Régis Onanga Mamadou Ndiaye s’est méthodiquement employé à démontrer exactement l’inverse. Pendant près d’une heure, le président de l’Assemblée nationale remercie le gouvernement, célèbre le président de la République, salue la « vision » des autorités, vante la « transparence » du chef de l’État, exprime son « admiration » et sa « gratitude » à son endroit, puis félicite l’Exécutif pour les engagements qu’il met en œuvre. À aucun moment, cette avalanche d’éloges ne laisse véritablement place à la distance institutionnelle qu’impose la séparation tant proclamée des pouvoirs.

Le Parlement n’est pourtant ni un comité de soutien, ni un groupe d’animation folklorique, encore moins un service de communication chargé de glorifier les performances du Gouvernement. Sa mission est autrement plus exigeante : contrôler l’Exécutif, le contredire lorsque l’intérêt général l’impose, et l’obliger à rendre des comptes.

Comme l’écrivait Montesquieu, « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Or ce n’est pas ce que raconte ce discours. Il décrit plutôt une Assemblée qui remercie le Gouvernement pour sa « présence constante à [nos] côtés », salue un président de la République ayant, selon lui, présenté la situation du pays « en toute transparence », et célèbre un discours prétendument « empreint de responsabilité, de lucidité et d’espérance ». Puis vient l’aveu le plus accablant, une formule qui relèverait davantage d’un meeting politique que d’une enceinte parlementaire digne de ce nom : « C’est le lieu de lui affirmer à nouveau toute notre admiration et notre gratitude. »

Admiration. Gratitude. Ces deux mots symbolisent une profession de foi qui en dit davantage sur l’état de soumission de notre Assemblée nationale que sur la vitalité du contrôle démocratique qu’elle est censée incarner. Dans une vraie démocratie, un président d’Assemblée peut respecter le Chef de l’État. Il peut travailler avec lui. Il peut même appartenir à sa majorité. Mais il ne saurait transformer l’institution qu’il préside en tribune d’hommages permanents au pouvoir exécutif. Plus troublant encore, cette déférence est présentée comme le fonctionnement normal des institutions de la Ve République.

« L’union des institutions est le socle de la force et de la stabilité de l’État », affirme le président de l’Assemblée nationale. La formule parait consensuelle. Elle est pourtant dangereuse lorsqu’elle conduit à effacer les frontières entre les pouvoirs. Les institutions ne sont pas fortes parce qu’elles pensent toutes la même chose. Elles sont fortes parce qu’elles exercent des missions différentes, parfois contradictoires.
La stabilité d’une démocratie ne repose pas sur l’unanimisme, mais sur l’équilibre. Le bilan législatif illustre parfaitement cette confusion. Vingt-trois textes ont été adoptés. Mais combien relevaient réellement de l’initiative parlementaire ? La liste est éloquente : ordonnance sur les réseaux sociaux, ordonnance sur le Code de la nationalité, ordonnance sur le foncier, ordonnance sur la procédure pénale, ordonnance sur les jeux, ordonnance sur l’archivage électronique... Visiblement le Parlement gabonais ne construit plus la loi, il ratifie mécaniquement des décisions déjà arrêtées par l’Exécutif. Autrement dit, il intervient après la bataille.

Le contrôle de l’action gouvernementale n’est guère plus convaincant. Une seule séance de questions orales en quatre mois. Une seule ! Et Onanga Mamadou Ndiaye ose présenter cela comme la preuve que son institution a « pleinement assumé » sa mission constitutionnelle. À ce stade, ce n’est plus de l’autosatisfaction. C’est une réécriture de la réalité. Certes, le discours formule quelques réserves sur les textes mal préparés par certains ministères et sur l’usage excessif des ordonnances. Mais ces critiques confirment paradoxalement le problème. Le président de l’Assemblée ne reproche pas au Gouvernement de mal préparer les dossiers qu’il lui demande ensuite d’approuver. Il ne conteste pas la logique politique. Il demande simplement que la machine fonctionne mieux. Voilà toute la différence entre un contre-pouvoir et un simple auxiliaire institutionnel.

Le premier contrôle. Le second facilite. Le plus inquiétant demeure cependant le contexte politique. L’écrasante majorité des députés appartient au parti présidentiel. Ils doivent leur investiture, leur carrière et souvent leur avenir politique à la majorité qu’ils sont censés contrôler. Cette dépendance produit un phénomène bien connu dans toutes les démocraties de façade : le contrôle devient progressivement un exercice de pure forme. On continue de plastronner sur la séparation des pouvoirs, alors que chacun sait que cette séparation n’existe que dans les textes.
Et c’est sans doute là que réside le fait le plus préoccupant. Même sous le parti unique, à l’époque du PDG-Etat, où l’Assemblée nationale ne brillait pas par son indépendance, on n’avait jamais vu le président de cette institution afficher avec autant d’insistance son « admiration » et sa « gratitude » envers Omar Bongo dans un discours officiel. L’allégeance existait, mais elle n’était pas revendiquée avec une telle ostentation. Cruel paradoxe. Jamais la Constitution n’a autant exalté le rôle du Parlement. Et jamais l’Assemblée nationale n’a semblé aussi peu disposée à l’exercer.

À force de vouloir rassurer le pouvoir, la première chambre du Parlement finit par inquiéter tous ceux qui restent attachés à l’équilibre des institutions. Car un Parlement n’est pas utile lorsqu’il applaudit. Il devient indispensable lorsqu’il dérange. Le jour où une Assemblée nationale préfère exprimer son « admiration » au pouvoir plutôt que son exigence à son égard, elle renonce à sa vocation. Elle cesse d’être un contre-pouvoir.
Elle en devient une chambre d’enregistrement. Puis un simple décor. Et c’est malheureusement l’image qu’a renvoyée l’Assemblée nationale gabonaise, le 30 juin 2026, au Palais Léon Mba.

 
Par Michel Ongoundou Loundah 

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