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La SEEG et la République des saboteurs imaginaires


La SEEG et la République des saboteurs imaginaires

Michel Ongoundou Loundah, Sénateur de la transition et président du parti REAGIR Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Alors que la SEEG fait face à une nouvelle interruption majeure de ses services, la thèse du sabotage avancée par les autorités relance le débat sur la gouvernance, la sécurité des infrastructures critiques et la responsabilité des dirigeants. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah interroge la facilité avec laquelle les défaillances techniques sont attribuées à des actes malveillants, au détriment d’une analyse approfondie des vulnérabilités du système. Pour lui, derrière la recherche de coupables se pose une question essentielle : celle de la capacité de l’État à protéger efficacement les services publics dont dépend le quotidien des Gabonais.

Au Gabon de la Vè République, lorsqu’un transformateur explose, c’est un sabotage. Lorsqu’une centrale tombe en panne, c’est un sabotage. Lorsqu’un système informatique s’effondre, c’est encore un sabotage. À ce rythme-là, il faudra bientôt conclure que les coupures d’eau sont organisées par les robinets eux-mêmes.

Le sabotage est devenu l’explication universelle des échecs de la SEEG et de son ministre en charge de « l’Accès Universel à l’Eau et à l’Energie ». Un mot magique. Un mot commode. Un mot qui dispense de réfléchir, d’expliquer et surtout d’assumer.

Pourtant, l’histoire récente devrait inciter à davantage de prudence. En juin 2025, lorsqu’une panne majeure plongea une partie du Grand Libreville dans le noir après un incident à la centrale d’Owendo, le ministre de l’Énergie n’avait pas hésité à évoquer publiquement un sabotage. Quelques heures plus tard, les techniciens de la SEEG eux-mêmes détruisaient cette thèse en expliquant qu’il s’agissait d’un incident technique sur le réseau. Le pouvoir accusait. Les ingénieurs réparaient. Les premiers cherchaient des coupables. Les seconds cherchaient des solutions.

Un an plus tard, le scénario se répète avec une régularité presque comique. Dès qu’un problème apparaît, les autorités semblent davantage préoccupées par la recherche d’un saboteur que par celle des causes réelles de la défaillance. Or cette affaire soulève une question infiniment plus grave. Supposons un instant que la version officielle soit exacte. Supposons réellement que trois agents aient réussi à déstabiliser le système informatique d’une entreprise qui gère l’eau et l’électricité de tout un pays.

Dans ce cas, le scandale n’est pas le sabotage, mais la faillite de la sécurité. Dans n’importe quelle infrastructure critique du XXIe siècle, chaque connexion est enregistrée. Chaque accès est tracé. Chaque opération laisse une empreinte numérique. Les systèmes disposent de journaux d’événements, d’alertes automatiques, de mécanismes de surveillance en temps réel et de procédures d’investigation permettant de savoir qui a fait quoi, quand et comment. Si ces dispositifs existent, alors les preuves devraient déjà être connues. S’ils n’existent pas, la situation devient encore plus inquiétante. Cela signifierait que l’entreprise chargée d’alimenter des millions de citoyens en eau et en électricité fonctionne avec un niveau de protection digne d’un cybercafé des années 1990.

Dans les deux hypothèses, la responsabilité ne se trouve pas uniquement du côté des agents arrêtés. Elle remonte directement à la hiérarchie : Où est le Directeur des Systèmes d’Information ? Où sont les audits de cybersécurité ? Où sont les procédures de séparation des privilèges ? Où sont les systèmes de détection d’intrusion ? Où sont les sauvegardes ? Où est le plan de reprise d’activité ?

Une entreprise stratégique ne découvre pas sa vulnérabilité le jour où elle est attaquée. Elle la teste, l’évalue et la corrige en permanence. Dans les secteurs sensibles, la véritable question n’est jamais de savoir si une attaque surviendra, mais quand elle surviendra. C’est précisément pour cela que les organisations sérieuses préparent leurs défenses avant les crises. Plus inquiétant encore, si un simple incident informatique est capable de paralyser durablement la SEEG, cela signifie que l’État gabonais a laissé se développer une dépendance dangereuse à des systèmes insuffisamment protégés.
On ne parle pas ici d’une boutique de quartier.

On parle de l’entreprise qui alimente les hôpitaux, les administrations, les écoles, les entreprises et les foyers de tout le pays. Une telle infrastructure devrait disposer de centres de secours, de redondances, de procédures de continuité de service et de capacités de restauration rapides. Trois jours de paralysie ne constituent pas une preuve de sabotage. Ils constituent d’abord un aveu de fragilité et d’incompétence au sommet. Le plus ironique dans cette affaire est que les autorités semblent croire que l’arrestation de quelques agents suffira à rassurer l’opinion.

C’est exactement l’inverse. Plus le pouvoir insiste sur la thèse du sabotage, plus il met en lumière les failles de gouvernance qu’il voulait dissimuler. Si trois individus ont réellement pu mettre à genoux un opérateur national stratégique, alors ce n’est pas seulement le système informatique qui est défaillant. C’est toute la chaîne de commandement.

Cette affaire révèle surtout une étrange hiérarchie des priorités publiques. Depuis des mois, les Gabonais découvrent des contrats d’armement toujours plus coûteux, des dépenses sécuritaires toujours plus importantes, des dispositifs de surveillance toujours plus sophistiqués. L’État semble disposer de ressources considérables lorsqu’il s’agit d’acheter des équipements militaires, de renforcer les capacités de renseignement ou de multiplier les moyens d’écoute téléphonique et de contrôle des citoyens. Mais lorsqu’il s’agit de protéger les infrastructures qui fournissent l’eau et l’électricité à la population, les moyens paraissent soudain beaucoup plus limités.

Le paradoxe est saisissant. Un gouvernement qui prétend craindre le sabotage devrait logiquement commencer par sécuriser les systèmes qu’il juge vulnérables. Il devrait investir dans la cybersécurité, les centres de secours, les sauvegardes, les audits indépendants, la redondance des réseaux, les plans de reprise d’activité et la formation des personnels. Or c’est exactement l’inverse que les citoyens observent, malheureusement.

L’État UDB-PDG-CTRI s’organise avec empressement à surveiller les Gabonais, mais ne fait rien protéger les infrastructures dont dépend leur quotidien. Il investit davantage dans les outils de coercition que dans les outils de prévention. Davantage dans la surveillance des hommes que dans la sécurisation des systèmes. Davantage dans les marchands d’armes que dans les ingénieurs. Comme si le principal danger qui menaçait le pays était le citoyen, et non l’effondrement progressif des services publics essentiels. « Celui qui passe ses nuits à surveiller la porte de son voisin finit souvent par oublier de réparer le toit de sa propre maison », nous apprend une sagesse altogovéenne.

À force de consacrer des fortunes à écouter les conversations des Gabonais, le pouvoir semble avoir oublié d’écouter les alertes de ses propres techniciens. Et lorsque l’eau cesse de couler ou que la lumière s’éteint, ce ne sont ni les blindés, ni les écoutes téléphoniques, ni les discours martiaux qui remettent le courant. Ce sont les ingénieurs, les techniciens et les infrastructures que l’on aurait dû sécuriser bien avant la crise. Depuis plusieurs années, la SEEG accumule les pannes, les délestages, les interruptions de service et les défaillances techniques. À chaque crise, les explications changent. Les résultats, eux, restent les mêmes.

Le problème n’est peut-être pas le sabotage. Mais à force de chercher des saboteurs partout, certains finissent par ne plus voir les ruines qu’ils ont eux-mêmes laissées s’installer. Les Ambaama disent, à cet égard, et avec beaucoup d’ironie que « Lorsque le pêcheur revient bredouille le soir, il accuse la Sébé d’avoir comploté contre lui ».

Nous en sommes là. À chaque panne, un saboteur. À chaque échec, un complot. À chaque défaillance, un coupable providentiel. Mais les Gabonais savent faire la différence entre une explication et une excuse. Lorsqu’un gouvernement commence à transformer chaque dysfonctionnement en conspiration, il révèle une vérité beaucoup plus embarrassante : il lui devient plus facile d’accuser que de gouverner.

Mais au fond, la panne la plus inquiétante n’est peut-être ni informatique ni électrique.
C’est celle d’un pouvoir qui, face à chaque dysfonctionnement, préfère chercher des coupables plutôt que des solutions.

Michel Ongoundou Loundah

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